RUBEN UM NYOBE

 

Ruben Um Nyobe, surnommé Mpodol, est un leader camerounais et précurseur des indépendances en Afrique francophone né en 1913 à Eog Makon et mort assassiné le 13 septembre 1958 en pays Bassas.

Um Nyobe est l'une des figures emblématiques de la lutte pour l'indépendance du Cameroun, comme Félix-Roland Moumié et Ernest Ouandié, avec qui il partage la même fin dramatique. Il est officiellement proclamé Héros national par l'assemblée nationale du Cameroun le 27 juin 1991.

Il ne participe pas à la création de l'Union des populations du Cameroun la nuit du 10 avril 1948 dans un café-bar de Duala-Bassa denommé « Chez Sierra »[1]. Toutefois, malgré son absence cette nuit là Chez Sierra, la présence de la majorité des membres fondateurs de l'UPC qui sont aussi membres du bureau directeur de l'USCC dont Ruben Um Nyobè en est le sécrétaire général, suggère qu'il en fut informé. Suite au laxisme du premier secrétaire général de ce parti, Ruben Um Nyobè connu pour sa véhémence est propulsé à la tête du parti au mois de novembre 1948, il s'y caractérisera par son franc-parler et ses nombreux écrits. Il s'opposera au pouvoir colonial français et réclamera selon ses termes "une indépendance totale et immédiate"[réf. nécessaire] suscitant alors une prise de conscience nationale et provoquant la décolonisation qui allait suivre en 1960, après lui. Véritable virtuose de son époque, il se rendra deux fois aux Nations unies grâce aux cotisations de pauvres paysans camerounais afin de plaider la cause du Cameroun.

Pour certains, lorsque l’on évoque le nom de Ruben Um Nyobè, ils pensent à deux choses : « indépendance immédiate, et réunification ». Or en procédant ainsi à une telle énumération, ils se trompent totalement. Cette confusion, ou, plus précisément, cette erreur, provient purement et simplement des adversaires de Ruben Um Nyobè qui, après avoir procédé à son élimination physique, ont entrepris de déformer, à dessein, sa pensée politique, dans le but de démontrer à la population qu’ils ont réalisé son programme, sans recourir, comme lui, à des meurtres, des assassinats, du brigandage, en un mot, au « terrorisme » [2]. En effet, on peut lire dans sons discours devant la 4e Commission de tutelle de l'Assemblée générale de l'ONU au mois de décembre 1952 : « il est question de demander à l'organisation des nations unies de trouver de véritables solutions qui permettront aux camerounais d'accéder à leur indépendance dans un avenir raisonnable c'est- à-dire le plus proche possible. Et nous sommes modérés dans notre action. Nous ne demandons pas d'indépendance immédiate. Nous demandons l'unification immédiate de notre pays et la fixation d'un délai pour l'indépendance. » [3]

Ruben Um Nyobè plaçait donc la réunification en dehors de l’indépendance. Il estimait que celle-ci était même un préalable à l’indépendance, donc elle devait se produire bien avant l’indépendance. C'est ainsi qu'il proposa à l'ONU « (...) un programme-école, c'est-à-dire, un programme dont l’exécution permettrait aux Camerounais de recevoir une formation adéquate, pour pouvoir assumer les charges d’Etat découlant du recouvrement de notre souveraineté »[4]. D'après son allocution, c’était « (...) pour permettre aux citoyens de notre pays d’apprendre, pendant un laps de temps, à diriger, sous l’égide d’un haut-commissaire de l’ONU, le gouvernement de leur pays » [5]. Quant à la durée du programme-école, il proposa une période « (...) de dix ans préparatoire à l’indépendance »[6].

Deux mois avant les émeutes de mai 1955 qui couteront la vie d'après le bilan officiel à 25 personnes (2 européens et 23 camerounais dont un policier) et 62 policiers blessés[7], il rentre dans le maquis et refuse de se présenter au tribunal le jour de l’audience de « l’affaire De Gelis contre Um »[8],[9]. Dans le maquis, il crée le 2 décembre 1956, au cours d’une réunion de responsables de l’Upc, une armée dénommée le Comité National d’Organisation (CNO) dont le chef militaire est Isaac Nyobè Pandjok, un ancien combattant de la seconde guerre mondiale, il est ni plus ni moins q'un militaire aguerri[10]. En outre, il entreprend de mettre aussi en place, une véritable administration parallèle à celle des colons au Cameroun. Cette administration entreprit alors d’établir des actes officiels tels que les actes de naissances, les actes de mariages, les cartes d’identités « kamerunaises » et les titres fonciers, etc[11].

Pierre Messmer, le nouveau haut commissaire est favorable à une reprise du dialogue avec Ruben Um Nyobè. Paul Soppo Priso crée le 9 juin 1956, en collaboration avec Ruben Um Nyobè, un mouvement politique dénommé: le Courant d’Union Nationale. Le 23 décembre 1956, l’Assemblée Législative du Cameroun remplace l’Assemblée Territoriale du Cameroun et des élections législatives sont prévues. Les candidats peuvent se présenter en leur propre nom. Le 28 novembre 1956, se tint à 10 km de la ville d’Ebolowa, un congrès du Courant d’Union Nationale pour trancher de la participation de ses membres au dit scrutin. A l’issue des débats, les partisans du boycott du scrutin, par les upécistes l’emportèrent, sur ceux de la participation à celui-ci [12]. A l'issue de ces élections, André-Marie Mbida, député du groupe parlementaire des Démocrates Camerounais qui deviendra plus tard le Parti des Démocrates Camerounais, est désigné chef de l'Etat et Premier ministre de l'Etat autonome du Cameroun sous tutelle des Nations Unies par 56 voix pour et 10 contre[13].

Toutefois, le scrutin ne s'est pas déroulé dans la région de Ruben Um Nyobè à cause des troubles. Au lendemain de ces élections du 23 décembre 1956, Pierre Messmer suggère alors l’organisation d’une élection partielle, tout spécialement pour Ruben Um Nyobè, afin de l’intégrer à l’Assemblée législative du Cameroun[14]. Il envoie de ce fait l'archevêque de Douala, Thomas Mongo à la rencontre de Um Nyobè pour des pourparlers. Celui-ci déclare que les « les institutions mises en place sont fantoches car l’Upc n’en a pas le contrôle »[15] et exige d'être « désigné Premier ministre, à la place d’André-Marie Mbida »[15]. Il demande « que Pierre Messmer accepte une rencontre publique avec lui »[15] et « que l’Upc forme un gouvernement d’union nationale »[15]. Lors de la deuxième rencontre avec le prélat, « il lui fait savoir que le Comité Central de l’Upc a siégé, et qu’il a conclu que Ruben Um Nyobè ne peut accepter qu’une seule et unique chose : le poste de Premier ministre et rien d’autre »[16].

Or, c'est la coalition parlementaire Paysans Indépendants, Union Camerounaise (UC) et Démocrates Camerounais (DC) qui gouverne. De plus ces groupes parlementaires forment à eux seuls la quasi totalité des députés à l'Assemblée Législative. Une élection dans la région de Ruben Um Nyobè ne changera pas le rapport de force. De plus le Haut Commissaire Pierre Messmer ne peut pas juridiquement revoquer le Premier ministre André-Marie Mbida. En effet d'après les statut de l'Etat autonome du Cameroun, un haut-commissaire ne peut en aucun cas démettre un Premier Ministre de ses fonctions[17].

Il fut abattu par l'armée française le 13 septembre 1958 dans la forêt où il se cachait, après que les troupes coloniales françaises l'eurent localisé, grâce à des indiscrétions de quelques "ralliés". Après de longs mois de traque infernale et fort meutrière contre tous ses partisans, tous tués ou capturés les uns après les autres, son campement fut localisé en début septembre 1958 par le capitaine Agostini, officier des renseignements et par M. Conan, inspecteur de la sûreté. Um Nyobe fut tué de plusieurs balles, tombant sur le bord d'un tronc d'arbre qu'il s'efforçait d'enjamber ; c'était près de son village natal, Boumnyebel, dans le département du Nyong-et-Kéllé dans une zone occupée par l'ethnie Bassa dont il était par ailleurs natif. Après l'avoir tué, les militaires traînèrent son cadavre dans la boue, jusqu'au village Liyong. Cela le défigura, sa peau, sa tête et son visage étant profondément déchirés. En travestissant à ce point sa dépouille, la force coloniale voulut "détruire l'individualité de son corps et le ramener à la masse informe et méconnaissable", affirme J.-A. Mbembe. C'est dans le même esprit, poursuit-il, qu'"on ne lui accorda qu'une tombe misérable et anonyme. Aucune épitaphe, aucun signalement particulier n'y furent inscrits. Puisqu'il fallait nier tout ce dont sa vie témoignait, en faisant un mort sans visage, rien ne devait subsister qui fît briller sur ce cadavre un dernier reflet de sa vie. Les autorité coloniales le firent enterrer sans cérémonie, immergé dans un bloc massif de béton.

En fin de compte, au vu des initiatives prises les hauts-commissaires qui cherchaient à négocier avec Ruben Um Nyobè - compte tenu du comportement de l'empire colonial français qui ne fit tuer aucun leader nationaliste dans ses territoires et colonies (Indochine, Algérie, Guinée, Algérie, Maroc, Tunisie, ...), se contentant juste de les faire prisonnier ou de les envoyer en exil - en supposant que Um Nyobè ait effectivement refusé d'obtempérer lorsque le sergent-chef le lui demanda[18] - on peut objectivement se poser les questions suivantes :

  1. Pourquoi l'administration coloniale française a-t-elle fait tuer Ruben Um Nyobè alors qu'il était moins redoutable que: Hô Chi Minh, Ben Bella, Sékou Touré ou Habib Bourguiba ?
  2. Pourquoi la France a-t-elle changé sa politique qui consistait à faire prisonnier les leaders nationalistes comme ce fut le cas avec Habib Bourguiba en Tunisie ?
  3. Pourquoi Um Nyobè a-t-il continué à courir alors que le sergent-chef lui disait « halte ! sinon je tire!», «halte! sinon je tire!», «halte, sinon je tire!» comme le rapporte Georges Chaffard ?
  4. Quelle est la responsabilité de Ahmadou Ahidjo, le Premier ministre et Chef de l'Etat en fonction lors de l'assassinat de Ruben Um Nyobè ? D'ailleurs, lorsque l'on lui rapporta la nouvelle sur l'assassinat de Rubem Um Nyobè, il s'exclama ainsi au cours d'une fête : « Mesdames et messieurs, j’ai une grande nouvelle à vous annoncer. Le bandit et terroriste Ruben Um Nyobè vient d’être abattu, comme une bête sauvage, en pleine forêt. Etant donné la joie qui m’habite, je m’apprêtais déjà à partir, mais, je vais encore rester avec vous, et je demande à l’orchestre de jouer ses meilleurs morceaux, et au maître d’hôtel de nous servir encore du champagne... »[19]
  • 1 Abel Eyinga, L’Upc : une révolution manquée ?, Chaka, 1991, p.23-24
  • 2 Enoh Meyomesse, le carnet Politique de Ruben Um Nyobè, p.25
  • 3 Bouopda Pierre Kamé, Cameroun, du protectorat vers la démocratie - 1884-1992 p.84
  • 4 Enoh Meyomesse, le carnet Politique de Ruben Um Nyobè, p.35-36
  • 5 Enoh Meyomesse, le carnet Politique de Ruben Um Nyobè, p.36
  • 6 Abel Eyinga, L’Upc : une révolution manquée ?, Chaka, 1991
  • 7 Les émeutes de mai 1955, SIC (BNF-4-03W-234)
  • 8 Abel Eyinga, L’Upc : une révolution manquée ?, Chaka, 1991, p.89
  • 9 Enoh Meyomesse, le carnet Politique de Ruben Um Nyobè, p.39
  • 10 Enoh Meyomesse, le carnet Politique de Ruben Um Nyobè, p.40
  • 11 Enoh Meyomesse, le carnet Politique de Ruben Um Nyobè, p.41
  • 12 Enoh Meyomesse, le carnet Politique de Ruben Um Nyobè, p.47
  • 13 La Presse du Cameroun no2113 du jeudi 16 mai 1957
  • 14 Enoh Meyomesse, le carnet Politique de Ruben Um Nyobè, p.48
  • 15↑ a, b, c et d Enoh Meyomesse, le carnet Politique de Ruben Um Nyobè, p.50
  • 16 Enoh Meyomesse, le carnet Politique de Ruben Um Nyobè, p.51
  • 17 Article 19-4 du Décret no 57-501 du 16 avril 1957 portant Statut du Cameroun, Cf. JP Guiffo Moppo, ibid, p.15
  • 18 Georges Chaffard, Les carnets secrets de la décolonisation, tome II
  • 19 Enoh Meyomesse, le carnet Politique de Ruben Um Nyobè, p.65
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